
Livre auteur malouin yann chollet 2003
En exclusivité, page 231 à 238 du livre ” En Attendant Camille, Le Monde S’Ecroule ” de Batistes, aux éditions du Vent. Roman Noir disponible à la commande dans toutes librairies sur demande. Ou à Yann Chollet, 13 rue des Venelles, 22130 Plancoët. (Envoi du roman contre chèque de 21€).
Le narrateur parle de sa fille décédée
Tes questions te rapprochaient de moi. Tu devais me survivre. Aline me ressemblait, elle était mon double, douée d’une intuition si forte. Avant que je parte pour ce maudit reportage, elle m’avait crié par la fenêtre.
- « Papa reviens vite, je t’aime ? Ne pars pas ».
Comme si elle avait senti que nous ne nous reverrions jamais plus, elle m’a interpellé pour un ultime regard. Une fois encore j’aurais dû l’écouter. Mais ma soif d’informations, mon besoin de travailler m’avait poussé à ne pas l’entendre. Je la regardais, la tête collée contre les carreaux du premier, de la voiture, ne sachant pas que je buvais ses derniers mots, voyais son dernier sourire. Qu’a fait la vie ?
Ce reportage sur la pêche au chalut, j’aurais pu le faire une autre fois, décaler le rendez-vous. Avec des si. Avec des si. Quand je pense qu’au départ, Aline devait m’accompagner. La météo incertaine ce jour là, le vent force 7, la pluie et le froid, j’avais finalement décidé de la laisser à la maison, bien au chaud, et promis de l’emmener une autre fois sur le terrain. Il n’y eut pas d’autresfois. Il n’y eut plus de reportages avec Aline. Ma brune aux yeux verts, mon troisième joyau de la vie, si forte et si fragile, à l’image de mes souhaits, sentimentale, cœur saignant à la moindre petite déception. Elle était le reflet de ma personnalité. Déjà bébé, mêmes attitudes, mêmes regards, mêmes passions pour la nature, même naïveté. Les champs de blé sont imprégnés de tes visites et de tes rires. La mer est submergée de tes larmes. Mourir à dix-sept ans c’est mourir trop tôt, mourir dans l’ignorance. On connaît si peu à dix-sept ans du bonheur du monde, des fruits acides et de l’amour. L’Amour dont elle ne saura rien, une si minuscule existence.
Tu fus passagère éphémère ici-bas. Ô combien de nuits douloureuses sont passées sans toi et sans les autres. Je me suis senti si dépourvu par votre absence, vous me manquez autant aujourd’hui, que ce jour noir. Ce jour béni par un dieu aux mains sales, au cœur de granit, à l’absurdité. Ce dieu des hommes qu’ils disent bon. Pourquoi ? Pourquoi ils y croient à leur dieu de malheur, qui laisse les âmes en peine et les déchirures, les plaies béantes et les injustices s’immiscer, les guerres saintes et l’inquisition se perpétuer, le pardon du culte et l’absolution exister. L’absolue absolution. Ils me font rire à croire à cela, cachés dans l’ombre des églises où ils se font pardonner des pires pêchés les plus abjects « face au curé, qui dans la lumière grise, ferme les yeux pour mieux nous pardonner » les mauvaises dérives. Ce Jésus qu’ils invoquent me fait honte lorsque j’entends l’homélie. Cette homélie qui parle d’Apocalypse et de résurrection à la fois ! De bonté et de morts. Du bien et du mal. Bref, je suis définitivement fâché avec les églises et ce brave pape qui est déjà dans l’autre monde, solitaire.
Mon Aline est morte pendant son sommeil. Elle est dans son lit à écouter une dernière chanson à la radio. Elle vient d’embrasser sa grande sœur, sa mère, Benjamin. Elle pense à mon retour, où je viendrais sans la réveiller, me coller contre elle, lui dire quelques mots choisis. Des mots doux et tendres aux couleurs de notre amour. Elle va s’endormir et rêver, Aline. Elle va partir vers le grand sommeil pour se revigorer et penser à papa qui sera là, demain, au réveil. En se couchant, elle a pris la photo au-dessus de son lit. Celle où elle est en équilibre sur mes épaules. Ça la rassurait de la regarder avant de se coucher, encore à son âge. Des fois quand je rentrais de reportages tardifs, la photo était là, à traîner sous les couvertures ou sous sa tête brune.
Ma petite drôle, mon bambin. Aline n’a plus revu papa. Papa, seul, t’a revue. Sur un brancard, comme si tu étais plongée dans un simple sommeil profond. Mais ce n’était pas un somme et en te serrant une dernière fois, j’ai divagué. Ce fut comme si les vaisseaux de ma tête se plaquaient contre ta peau, tous unis pour que je ressente un poids lourd et que je perde l’esprit. Je l’ai perdu. Cette impression spirituelle est dure à décrire, tant elle déchire l’intérieur pour pénétrer au cœur de l’inconscient. Elle est plus qu’une déception, c’est une calamité ; une combinaison d’incompréhension et de certitudes, un mauvais mélange de peur et de désespoir. En fait, on ne peut exprimer ce genre de sentiments, car nous avons tous des cadres de référence tellement différents, si éloignés qu’aucune impression ne peut être la même d’un humain à l’autre. Se ressembler éventuellement ! Mais pas identique. La sensation de sentir qu’elle n’était plus vivante fut cela, une émotion indescriptible et déchirante.
J’en reviens toujours à ce soir qui ne me quitta pas, que j’ai porté tel un fracas trop pesant, tout le temps qui a suivi. Je cherchais le bonheur sur terre et je n’ai eu que malheurs et abominations. Ce tragique moment a rayé tout le reste, d’un trait, d’un coup porté en pleine âme. Depuis cet instant, le temps s’est sans doute arrêté et, même si j’ai semblé continuer de vivre, c’était à moitié, à quart. Ce quart s’efface au fur à mesure que les jours passent. J’étais grand et ambitieux. Reconnu et apprécié. Heureux et fidèle. Mais ceci n’a pas compté. J’étais aimant et passionné, humain et défenseur des espoirs. Ceci n’a pas compté. Face à mes morts, j’ai mis un pied à terre et débarqué ma haine. Ils sont tous partis et sans moi. Je suis resté et sans eux. Sans eux et mon Aline.
Les brisants et les tempêtes m’ont fait plier. Les océans beaux, les valeurs auxquelles je croyais ont disparus. La lune, le jour, la ville, la terre, tout est loin. Les moments sont passés, les souvenirs me déchirent et l’arrêt sur image est proche. Le clac final. Je me suis noyé dans cette longue réflexion confuse sur le monde. Sur ce monde qui est flou, fou, fut. Où je fus de passage ! Si j’avais su. A quoi bon ces journées de voyage, de partage, de plaisirs ensemble. Que reste-t-il des aubes claires, de votre naissance, de nos rires gagnés à même le sable, de cet été sans soleil, de cet automne sans feuilles mortes ? Où sont les chants des oiseaux crieurs, l’horizon qui se dessine, les mystères de la nuit, ce lapin sans nom, cette fée qui déraisonne, la venue magique du père Noël à minuit ? La vie sans vous fut comme un oiseau sans ailes, comme un océan sans eau, tel une nuit sans rêve, un monde sans poète. Alors qui suis-je ? Que suis-je devenu sans vous ? Cette maison est bien vide.
Il y a une vingtaine d’années je m’en souviens, ici à cette adresse où tout s’est passé. Claudine : Nos corps s’emmêlaient dans une chaleur éternelle, mes mains caressaient ta peau, nos lèvres l’une à l’autre, dehors la brume. Intense moment qui se prolongeait sur le lit où tu t’allongeais. Sur sa bouche entrebâillée un baiser je déposais. Puis deux. Dans son cœur un soupir passa. Soupir qui se prolongeait pour de longues minutes qui s’allongèrent. Observation, sourire, pénétration, acte d’amour languissant, création, bonheur, silence, quiétude, larmes de naissance. Et neuf mois, Alice. Et quelques années de plus, Aline. Il y avait dans cette demeure toujours une sérénité bonne à ressentir, un bon feeling. Elles sont tranquilles à dessiner un drôle de bonhomme et le silence qu’elles font est si bon.
Il est vingt-trois heures bien passées, les mots et les morts déferlent en moi. Je ne distingue plus le vrai du faux. Le fossoyeur est dans la pénombre de la rue. Ankou aiguise sa faux. Je suis empreint à un vague à l’âme qui brûle mes dernières volontés. Elles sont là mais je ne les vois pas. Je la tiens mais ne la sens pas. La tristesse se balade, la déprime est à son paroxysme. Je hache avec mes armes de lettres, le peu de souvenirs qu’il me reste. Ma fille est où je ne suis pas. Ma fille est morte et je ne suis plus.
J’entends sa voix au-delà de cette pièce, dans la rue. Non, c’est Camille, j’attends Camille. Ma Camille. Non, c’est une inconnue qui perce mon esprit avec ses fous-rires. Elle rigole au pied la maison. Elle profite du bonheur, de son instant de certitude. Il fait bon l’entendre rire, la deviner sourire, la penser heureuse, la croire éternelle. Juste pour une minute croire que c’est encore possible de survivre, la tête à hauteur des pots d’échappement, sans tousser ; que ce n’est pas utopique d’affirmer que les enfants d’aujourd’hui sont les seuls à pouvoir nous aider, par leur sagesse, leurs mots, leur tolérance, leur réaction. Cet enfant, en contre-bas, enroule mon spleen en spirale d’un cocon de plaisir intense. Mes lèvres se détendent, mes rides se froissent vers le haut, un soupir, je souris, mes yeux se ferment sur l’image pour en faire naître d’autres. L’égarement est divin lorsque l’esprit s’assombrit, quand la vie vous malmène. Heureux celui qui s’égare un temps.
Claire vient de rentrer. Elle passe son chiffon sur les meubles et décroche une phrase :
- « Tu es réveillé ? ».
- « Oui, mais je pensais ».
- « A quoi ? Le livre avance ? Tu sais, ils annoncent un hiver doux à la météo ».
- « Le livre avance mais je suis exténué. Et toi, ta journée s’est bien passée ».
- « J’ai réparé les volets du salon et rangé le grenier ».
- « Tu as fait le vide comme je te l’avais demandé. Envoie tout ça chez les parents de Camille, ça pourra leur servir ».
- « Pas d’inquiétudes, j’ai tout trié ».
Les furtives discussions avec Claire sont trop rares. Entre sommeil et monologue, je vis dans une sorte d’ivresse permanente. Eloigné trop souvent de la réalité du quotidien, je n’ai pas le courage de faire mieux ou, du moins, plus l’envie. Pourtant, j’arrive à communiquer avec l’absolu, alors pourquoi pas avec les autres. Ce détachement peut-être ? Ce sentiment d’être déjà loin ? Ce coma éveillé ?
Toi ma deuxième fille, toi irréelle, mon évasion du temps passé, ma motivation, tu n’appartiens plus, depuis longtemps, au monde des hommes. Aline.
Batistes