Inédit
Retour en juin 2001 sur ma première enquête pour ” Le Vrai Papier Journal ” de Karl Zéro. Un dossier sur la filière porcine en version intégrale. (Texte et photos interdits à la reproduction sans accord).
La vache et le mouton n’ont plus la côte ? Il reste le goret. J’ai suivi la filière et découvert les dessous crades de la filière porcine en Bretagne.

Le petit cochon et la truie. Image de Yann Chollet, Photographe en Bretagne à Plancoët.
On croit la connaître mais il y a toujours à découvrir. Sa mer est belle, d’émeraude dit-on ! Ses paysages paradisiaques, la verdure partout. A force de se balader sur les plages en Bretagne, on oublierait presque de s’égarer dans les terres. Pourtant, à une dizaine de kilomètres, ça renifle déjà. Une odeur peu commune pour le citadin distrait. Intrigué, j’ai suivi l’effluve et compris le pourquoi. Oui, c’est vrai, je l’avais oublié, l’industrie porcine est une réalité par ici. Le parfum vient des champs, des épandages du lisier. Autrement dit de la merde de cochon fermentée. Les mouches adorent. Certes, vingt-quatre mille personnes vivent directement de la filière chez nous. Des abattoirs gigantesques, sept mille exploitations (cinq fois moins qu’en 98), des fabricants d’aliments. Les grosses centrales d’achat viennent faire leur marché ici, à prix Tati (elles sont maîtres du territoire, distribuant 80% des produits frais ou jambon, un vrai monopole !). Affirmatif : la Bretagne est un pilier en matière de production…de nitrates. Avec un département très représentatif, plus que les autres, les Côtes de Porc…Euh d’Armor. C’est le fief, plus de 4,5 millions de bêtes, 20% de la part de production porcine française. Les trois autres départements sont pas mal non plus, totalisant 40%. Après deux ans de crise, les porchers, comme on les appelle, n’ont jamais plié. Défendant pour certains un label nommé Cochon de Bretagne, précise un éleveur du cru : « Il fallait redorer l’image de la profession. Mettre en place une traçabilité d’un bout à l’autre de la vie de la filière. Ainsi, le consommateur peut remonter jusqu’à nous s’il le souhaite. Nos bêtes sont marquées dès le premier jour et tout le long de leur vie. » Sonmétier n’est pas facile. Heureusement, les cours sont à la hausse. Sous la barre des 5 francs le kilo pendant la crise de 1998-1999, 8 francs début 2000, 10 francs aujourd’hui.

Image de Petit cochon qui nait. Image de Yann Chollet, photographe.
Mais être éleveur, c’est d’abord savoir faire face aux critiques. Les algues vertes envahissent la côte et ils sont montrés du doigt. Les nitrates dans les rivières sont partout, on les accuse encore. Ces trente dernières années, l’élevage intensif a fait rage. Normal puisqu’il a fallu servir l’Hexagone, trente-six kilos par habitant et par an. En pôle position, en ces temps de vaches maigres, devant la viande de bœuf, vingt-six kilos par habitant et par an. Cette puissance économique a les reins solides. A part le jambon dans l’assiette, le filet ou la côte, que sait-on vraiment de la bête ? De cet « or rose » ? Moi, en citadin ignare, je suis parti voir d’où venait l’odeur et si les petits cochons s’amusaient toujours avec le grand méchant loup à travers champs. Jamais je n’aurais pensé que l’animal à quatre pattes vivait une vrai vie de cochon industriel. Sans voir le soleil, en cent quatre-vingt jours, il passera de un à cent kilos. A respirer continuellement ses déjections parfumées à l’ammoniac. Né de l’insémination artificielle comme 80%de ses congénères, l’histoire de Cochonnet m’interpelle. De la naissance à la barquette, c’est la chronique d’une mort annoncée. Une réalité crue, un voyage où les sentiments sont à mettre de côté. Ames sensible s’abstenir.

Bonjour la porcherie
D’abord des départementales, puis des petites routes menant vers deslieux-dits. Je m’égare en rase campagne, au hasard, en quête de découverte. Rapidement, j’en aperçois une, deux, dix. Les exploitations ont poussé comme des champignons. On ne peut pas dire que les porcheries inspirent la poésie : des parpaings superposés, des plafonds bas chapeautés de sortes de tôles ondulées. Quelques arbres maladifs autour, de minuscules fenêtres, une petite porte pour entrer. Pourvu qu’on la trouve. Celle-ci est de taille moyenne pour le département, deux cent truies y vivent, mille quatre cents places sont disponibles. C’est donc là que vit l’animal. Moi qui pensais qu’il gambadait en liberté. Non, sa maison n’est ni de paille, ni de bois, mais de béton. Une espèce de camps de la mort qui ternit le paysage. Pourtant, le coin est joli, à une quinzaine de kilomètre de Dinan, à huit kilomètres de la mer. Pour le commun des mortels, le citadin qui garde l’image des fermes d’antan, entrer dans une porcherie n’est pas chose évidente. L’odeur y est forte, insupportable. Passé ses freins olfactifs, ses préjugés, avant de pénétrer au cœur du cauchemar, mieux vaut se documenter pour saisir les différences. Une truie qui n’a pas encore fait de petits, c’est une « cochette » d’environ cent cinquante kilos. Le mâle (cent de plus) se nomme verrat, nous explique notre hôte : « Rien que de voir passer le verrat, les truies sont excitées. On leur enfile à cet instant, une sonde dans la vulve et on raccorde la dose de sperme réchauffé à 35°. Ça va vite. » Dans les exploitations bien outillées, on peut farcir jusqu’à trente bêtes à l’heure. Dans sa vie, la truie fera sept portées et sera abattue vers 4 ans. Allez, entrons. Après cent huit jours de gestation, maman truie est mise dans la case maternité, fraîchement nettoyé. Dans six jours, on lui fera sa piqûre d’hormones pour que les accouchements se fassent en chœur. Espérons que la naissance de Cochonnet, que je suis venu voir, illuminera ce lieu lugubre.

Image de Truie dans son élevage. Photographie par Yann Chollet, photographe à Saint Malo.
Voilà la salle des mises bas. Sombre. Juste une faible lumière ouatée qui éclaire les bêtes. C’est l’heure du « travail ». Il est né, il est rose, parfois tacheté, il pèse un kilo le petit Cochonnet. Il est encore plein de sang, l’odeur est forte. La poche sanguinolente qu’il a percée glisse sous lui. Je me prends d’affection. Pourtant, on m’avait prévenu : « Une bête est une bête. N’oublie pas qu’elles n’ont pas la notion de la souffrance. Ne fais pas de sentiments, ce ne sont pas des humains. » Pour se voiler la face, pour éviter d’avoir à investir dans le bien-être animal, les Bretons ont trouvé les mots justes. Evitant ainsi la réflexion sur un sujet corné. Ah, te voici ! A peine fait-il ses premiers pas qu’il se dirige vers les mamelles de sa mère. Une dizaine de frères et sœurs l’entourent. Premier objectif, éviter la truie maladroite. Celle-ci est maintenu entre de gros barreaux. Se lève puis se laisse tomber inlassablement. Ainsi coincé, elle ne voit pas (oh triste sort !) qu’elle écrase, ici et là, sa progéniture. En attendant, elle grignote les barres d’acier, son seul horizon. On compte les morts-nés et les bêtes chétives, 10% des arrivants ne passeront pas les 48 heures. L’employé veille, évacue les malheureux. L’image générale pourrait être supportable, la vie c’est beau. Seulement ici, l’odeur se faufile et s’imprègne en moi, jusqu’à l’âme. Les grognements indescriptibles résonnent sans s’arrêter, les bêtes sont alignées. A droite, celle-ci hurle en continu, ça fait peur. Essayant d’esquiver, plus loin, une autre me regarde. Comme si j’étais son bourreau ! Comme si elle comprenait les cris des autres ! Pas question de s’attendrir, on m’avait prévenu. Dans deux jours, les queues seront coupées. Dans trois, les petits mâles seront castrés (évitons les cochonneries) « à la pince ou au bistouri », dit sans vergogne l’éleveur. Sous anesthésie ? « Non. » Pas de sentimentalité, c’est certainement l’une des clés pour travailler ici.

Le Verrat, cochon reproducteur en Bretagne.
Les 180 jours de Cochonnet
Il est sevré. Après vint-sept jours, Cochonnet quitte sa mère. Il entre en post-sevrage. Mon petit mignon se retrouve avec une vingtaine de porcelets entre quatre murs. Dans le bâtiment, huit parcs similaires, environ cent quatre-vingt bêtes sont logées à la même enseigne. Il lui faudra quarante-deux jours pour atteindre les trente-cinq kilos. Pour l’instant, il en pèse huit. A coups de granulés aux céréales, le temps qui passera le rapprochera chaque jour un peu plus de la mort. Le compte à rebours est enclenché. L’air est relativement respirable. Cochonnet est maintenant conduit à l’engraissement. Il n’a toujours pas pris son bain de soleil, mais il s’est fait des copains. Ils ne sont plus que douze par boxe dans ce nouveau pensionnat. D’un bâtiment à l’autre, les couloirs se rejoignent. Fini la rigolade, il faut que tu grossisses mon ami. A table, voilà ta soupe. Une mixture faite maison. Un mets de choix qui déclenche un appétit quasi permanent. L’animal est dupe, se goinfre sans réfléchir. Le mélange est bon, paraît-il, moi je suis perplexe, vu sa texture : céréales, petits pois, maïs, blé, minéraux, tubercules, sucre. Et 10% de soja. OGM ou pas ? Cet éleveur nous éclaire : « Les fabricants n’ont pas l’intention de jouer la transparence. Rien ne nous garantit que le soja ne pas transgénique. » Un flou qui inspire le doute. De toute façon, les fabricants de l’agro-alimentaire sont-ils encore crédible ? Les événements récents démontrent l’inverse. Une certitudes cependant : « Les facteurs de croissance, les farines animales, ont été radiés. Le cahier des charges est strict », assure l’éleveur.

Cochonnet, où es-tu ? M’entends-tu dans ce chaos ? Ce couloir est cauchemardesque, une prison, ma conscience prend le dessus. Seuls les grognements sourds me dirigent. Je pousse une des portes. Dans les caillebotis, nom des boxes, je l’aperçois, il a bien changé…L’émanation est intenable. Normal puisque sous lui, ses déjections se sont transformées par fermentation en lisier. Fleur de lisier, parfum à l’ammoniac volatile. Douce odeur de Bretagne, terre de l’épandage. Rester plus de cinq minutes, c’est se condamner à la douche. Cheveux, vêtements, peau, la puanteur est telle qu’elle s’imprègne partout. Pas étonnant que les pneumonies soient fréquentes chez l’animal à ce stade. Soignées aux antibiotiques. Quant aux diarrhées, un bon plâtre gastrique fait l’affaire. Pour la grippe, comme nous, un coup d’aspirine. A la sortie du post-sevrage, Cochonnet s’est offert une vaccination contre l’Aujeszky, maladie grave du porc. Depuis 1999, un arrêté ministériel est entré en vigueur pour éradiquer l’épidémie. Il a complété le dispositif déjà mis en œuvre dans la passé. Après cent jours de régime plein gaz, je ne reconnais plus l’animal fétiche des premières heures. Cochonnet est un mastodonte de cent dix kilos. Un vrai dur qui tourne comme un dingue dans ses 15m2. A environ cent dans la pièce au plafond bas, les porcs n’en finissent pas de grogner. Si fort qu’on ne s’entend pas plus parler. L’atmosphère ambiante, sordide, aurait-elle rendu folle la bête ? Où est-il, mon ami ? Son air agressif est inquiétant, ses pattes ont gonflé. Environ 3% sont morts pendant la période. Si je m’évanouissais là, me mangerait-il sans me reconnaître, poussé par la meute ? Moi, il me faut de l’air, du soleil, vite j’étouffe. Après cent quatre-vingt jours, le gros pépère va partir, il vient d’être négocié par un groupement. Au marché au cadran de Plérin, les acheteurs tiennent les rênes. Là-bas, la confrontation de l’offre et de la demande détermine deux fois par semaine le prix aux kilo. Une référence en France, l’un des principaux indicateurs européens. Pour l’instant, il attendra de 24 à 48 heures avant que l’abattoir vienne le chercher : « Nous somme prévenus par téléphone du jour de l’enlèvement, car les bêtes doivent être à jeun douze heures avant le départ. Cela permet de maîtriser les contaminations à l’abattoir », certifie le porcher. Tu ne déféqueras point. Serrés sabots contre sabots, dans un camion équipé d’un point hydraulique, je perds Cochonnet de vue. Il part pour un voyage sans retour. Profite du soleil une première et dernière fois, à l’arrivée, la mort t’attends. D’ailleurs, certains, trop stressés, auront une attaque cardiaque lors du transport. Après une telle existence, l’air sain l’a surpris, la lumière trop forte lui a peut-être brûlé les yeux ! Ceci n’intéresse pas grand monde de toute façon. Le profit oui.

Image de Yann Chollet. Enquête sur l'univers du cochon de la naissance à l'assiette.
On se croirait à Tchernobyl !
Sur la route, toujours cette même odeur dans les champs. Une autre exploitation m’attire. Un véhicule blanc est stationné devant, la porte est ouverte, j’entre. Les hommes du centre de production animal et agroalimentaire de Ploufragan sont à pied d’œuvre : « Nous travaillons en collaboration avec les laboratoires et les éleveurs pour essayer les nouveaux médicaments », me disent-ils. Combinaisons bleues, masques protecteurs, gants, chapeau, l’habit fait le moine. Sommes-nous à Tchernobyl ! Le vétérinaire et le technicien sont en pleine expérimentation : « Dans les semaines passées, nous avons injecté aux porcs différents antibiotiques, vaccins, anti-inflammatoires. Aujourd’hui,nous effectuons les prélèvements pour les étudier. » En attendant, dans le couloir, le cochon en train de pourrir que j’ai vu, m’a laissé perplexe : je suis étonné par son état de putréfaction. C’est sur, il est là au moins depuis10 jours. Est-ce cela l’hygiène dont on m’a parlé ! J’ai vu ce que je ne devais voir. « Celui-ci n’a pas résisté aux produits testés. On l’a retrouvé mort dans le caillebotis, les autres l’ont grignoté. » De quoi tranquilliser le consommateur que je suis. Pas rassurante l’ambiance. Entouré par la meute de cochons apeurés et hurlants, le vétérinaire agit. Il repère un animal témoin, l’attrape avec une sorte de serre-groin qui le calme. L’horreur prend toute sa dimension. S’il on comprend l’utilité de l’outil, on s’indigne devant cette méthode sortie tout droit du Moyen Age. Elle fait grogner le porc, son regard se fige comme s’il était saisi de douleur. Imaginez-vous une grosse pince étau sur le bout de votre truffe. C’est vrai, on n’est pas des bêtes ! L’autre, pendant ce temps, le pique pour extraire le sang, évitant par de forts coups de pied les pauvres qui s’effrayent autour. Les deux hommes ont bien travaillé, sans sentiment. Si j’ai gardé un grand respect pour les éleveurs rencontrés, ces deux-là n’ont pas ma compassion. De véritables tortionnaires…….
La suite de cette enquête et photos en cliquant sur ce lien :
http://pageperso.aol.fr/batistes/cochonsbretagne.html
Textes et photos Batistes ( pour une enquête sur un sujet, contactez-moi à batistes@aol.com )