
Contact photographe pigiste en Bretagne : yann chollet
- Extrait « En Attendant Camille, Le Monde S’Ecroule » Ed du Vent. Batistes 2006.
- (Commandez ce roman de 280 pages à : Ed du Vent, 13 rue des Venelles, 22130 Plancoët) Envoi à réception du chèque de 21€.
Page 255 à 262
” Bonheur ”
« Réveil fracassant, mal de tête, douleurs physiques, morales. Brouillard, brumes. Ce matin se lève et je chavire. Gorge sèche, oeil éteint, respiration lente, je dérive. Mes yeux s’ouvrent, se referment. Ma bouche émet les sons que ce dictaphone enregistre. Si je ne l’avais pas allumé, qui l’aurait fait. Allons-nous enfin connaître les dernières pensées du mort, sa vision finale sur ses contemporains ? Les derniers mots du condamné ? Que pense-t-il le damné qui dérive ? Il ne pense plus beaucoup mais dégueule ses paroles instinctivement. Je ne sais si je pourrais me lever jusqu’au pot, la force me quitte. Vais-je me vomir dessus ou baigner dans mon urine. Est-ce mon ultime recours ! J’ai repris l’apparence d’une bête malade qui se renferme sur son mal. Cette dégradation m’effraie. - « C’est la nature, ne t’inquiètes pas » semble raisonner dans ma tête.
L’effort est vain, la carapace est brisée. La mort approche et je voudrais parler du bonheur pour m’en nourrir avant de mourir, pour attiser la curiosité des autres. Une fois encore, pour me dire que tout ne fut pas vain : ni ma jeunesse, ni mes amours, ni ma famille, ni mes filles, ni ma femme et, ni Camille, la seule qui restera. Ni vous, les autres que j’ai croisés. Ce livre, image instantanée de notre époque, n’est qu’un fait divers parmi les autres ; il laisse un instant qui sera détruit par ceux qui le liront et ne pourront s’empêcher de dire que je suis fou, que le monde va bien, que nous sommes heureux, que l’Afrique ne meurt pas du sida sous nos yeux. Il y a une certaine forme de révisionnisme perpétuel dans cet aveuglement quotidien. Ceux là, je les emmerde d’avance.
Je veux parler du bonheur qui n’est pas si loin. Je l’ai rencontré, le l’ai vu, tenu dans mes mains. Lorsque je le tenais, je ne le lâchais pas. Il faut le tenir, le serrer le bonheur quand il passe, car après c’est trop tard. Il ne faut pas l’espérer sans cesse mais le saisir, à bras le corps, au présent, sans se soucier des lendemains qui déchantent. On m’a offert du bonheur dans ma vie et j’en ai profité. J’aurais voulu le transmettre un peu plus mais le temps s’évade, le temps me l’a repris. Je m’en souviens, il en reste en moi. Plus que le saisir, il faut s’en imbiber. Savoir s’en imprégner afin de mieux le véhiculer. Le transmettre comme une pierre précieuse.
Je marche sur la plage, le sable fin me frôle le visage, les embruns salés volettent dans la brise. Au loin,elle est là. J’ai dix ans mais je vois en regardant la mer, le bonheur qui passe. Le son des vagues me parvient, me pénètre, la mer résonne et je suis bien. C’est cela le bonheur simple. Il est seize heures, je suis chez ma grand-mère, j’ai quatorze ans. Elle me prend dans ses bras, m’enlace. Contre ses joues molles, je pose mon visage. Mon coeur bat la chamade, j’ai des frissons. Une chaleur m’envahit et pas un mot, je suis bien. C’est cela le bonheur.
Je m’endors chez moi, maman vient m’embrasser ; elle me raconte une dernière histoire presque silencieusement pour me bercer ; passe longuement sa main sur ma joue, dans mes cheveux ; me regarde en souriant, puis me souhaite bonne nuit en tirant les rideaux pour cacher la lune. Je suis apaisé, détendu. Mon père vient à son tour m’embrasser. Son haleine nicotinée ne m’empêchera pas de dormir, je pense déjà aux promenades du dimanche en forêt. C’est cela le bonheur.
Elle est belle, elle est douce, elle est jeune. Je viens de rencontrer le premier amour, le vrai. Le véritable amour peut-il exister à seize ans ? Je sors le soir avec elle, nous partons pour de longues balades. Les baisers sont doux, ils enflamment la peau, font frémir l’intérieur. Les mains caressent, les regards pétillent. Les mains caressent, le sexe se réveille. Il bande comme un bois dur. La fente de l’autre s’humidifie. De deux formeront un. C’est chaud, c’est bon. L’amour est langoureux, limpide. Et une fois encore et encore, on en redemande. Mes doigts s’immiscent dans les chairs humides, avec délicatesse et volupté, offrant à volonté gémissement et jouissance. C’est cela le bonheur.
Je suis inconscient, dix huit ans, mes copains viennent me chercher. Nous partons pour des soirées d’ivresse, des soirées à fumer des joints sans compter. L’explosion est totale, les rires remplacent les gueules fades affichées au lycée. C’est du délire, les filles se donnent, s’offrent. Nous écumons les bars, de rencontres en rencontres, de villes en villes et, la plage est le lit idéal. Nous finissons la course diurne, étalés sur le sable avec une blonde, une brune, une rousse. Chacun dans son coin avec une fille : ils étaient là, cachés sous la tente. Personne ne volait leur intimité. Qui le pouvait ? Leur univers à l’instant du premier baiser, attendu depuis des jours, n’était fait que de dérision et d’insouciance. Sur la sable, en ce moment de pur paradoxe, entre la réalité du baiser et l’immensité de cette confusion, ils s’aimaient sans attente et sans envie matérialiste. Il tenait contre lui cette passagère d’un soir, d’une semaine mais qui comptait déjà tant. Elle se laissait faire, docile, tranquille, en écoutant le flux et reflux du vent dans les rochers. Il était chez lui et il voulait déjà la garder ici. Elle était en vacances et savait qu’elle repartirait. Mais rien de cela et rien au monde ne pouvait les empêcher de croire qu’ils s’aimaient. Oui ils s’aimaient c’est sûr. Ils pensaient bien que cet amour sans lendemain valait la peine d’être consommé, le coeur battait après tout, n’était-ce pas l’essentiel ! Brunes, blondes, rousses. Elles sont plusieurs, elles aiment ça, nous aussi, l’amour fleurissant, les sensations des premières heures, des premières larmes. C’est cela le bonheur.
Je rencontre Claudine, nos corps s’embrasent, nos bouches s’embrassent, nos mains se resserrent. Elle est jolie, douce, délirante. Je suis cool, beau, délirant. Je l’emmène voir l’horizon en lui dictant des mots choisis au hasard dans ma tête et qui s’unissent pour former un poème. Séduite, elle se laisse toucher. Nos âmes se soudent, elle halète. Puis, nous regardons encore au loin, cette île qui ressemble dans la nuit à une tortue à fleur de 259 vague. Nous fumons quelques cônes, toujours, nous buvons quelques verres, encore. Les réalités s’estompent. Nous projetons un avenir à deux. C’est cela l’amour. Le bonheur.
Nos amis sont là pour fêter un anniversaire. Les plaisanteries et les histoires animent le temps qui coule. Il n’y a ni méchanceté, ni haine. Les amis sont bien, nous aussi. C’est cela le bonheur ! Un matin, le soleil se lève, le monde respire sous sa chaleur. J’ouvre les volets, les gens passent sous la fenêtre. Je regarde ces gosses qui jouent, je rêve, je pense, je réfléchis ; j’espionne la voisine voilée derrière les carreaux, qui se déshabille lentement sans penser à la joie, que la vision de son corps inaccessible, me procure. C’est cela le bonheur. Claudine vient m’apporter mon petit déjeuner au lit, elle me sourit, me dit bonjour. C’est cela. Ma fille va sortir du ventre de sa mère. J’entends son premier cri, boit son premier souffle. Je regarde l’infirmière, ma femme. Ma femme, l’enfant, l’infirmière, le doc. C’est beau. Je ressens quelque chose d’unique, de divin. Je la prends, la découvre pour une première fois. Elle semble me sourire, je souris. Je suis abattu, je tiens debout. C’est. Du bonheur.
Il y a donc du bonheur bon à prendre partout. Dans les moindres attitudes, sous toutes les latitudes, dans les moindres endroits de la planète pourvu que l’on veuille le recevoir, le voir, l’accepter, le transmettre. L’instant, le présent. Ne pas attendre demain : « Only one life ».
Demain je meurs. Ne pas attendre l’absolu bonheur. Demain je meurs. Non, il ne le faut pas. Ne pas attendre les soirées dans les palaces, les voitures de luxe, les voyages à prix forts, les affaires et les gains. Le bonheur chemine discrètement autour de nous, il ne s’achète pas. Il est dans un regard, une poignée de main, un sourire, un mot, une phrase, une prose, une chanson, un geste, un coup de téléphone, un livre. Une rue, une ville, un dialogue, un sage qui parle, un chien. Il est là. Il passe et s’attrape. Le bonheur, c’est celui qui peut faire changer les hommes. Les rendre indulgents, raisonnés, raisonnables, compréhensibles.
Bien souvent, les yeux sont clos, malheureusement, l’écoute parasitée par des mauvaises ondes et par ces phobies engendrées par les armes bactériologiques dont parlent les radios, dans un flux discontinu. Ces images laissent peu de place pour penser au bonheur. Le doute qu’ils redoutent. L’incertitude. Alors, on pense qu’il n’est que pour les autres ce foutu bonheur ; qu’il n’est pas passé et ne passera jamais. Celui qui le croisera pourvu qu’il le reconnaisse et sache s’en servir, pourra changer la face du monde. Ce sentiment savoureux apaise les humains. Il faut le transmette par delà les monts et vallées pour que vive la terre. Il doit survivre, le bonheur. A ce jour, il est réduit à néant. Les tarés peuvent frapper à tous moments. Les fanatiques de tous genres vont sortir les vieilles maladies pourries des sacoches poussiéreuses ; peut-être parsemer la terre de graines de terreur ; ruiner le si peu d’espoir qu’il restait. Les croisades chaotiques ont repris. Les fous furieux frapperont à l’aveuglette sans se douter qu’ils ont tort : ils pensent avoir raison, veulent devenir les maîtres du monde au nom d’une religion. Guerre de religion. Guerre de concassage. Tas de chair humaine. Chère humanité, où es-tu ? Je veux des lendemains sans eux. Je veux l’arrestation des pollueurs de bonheur et de mes plages. Je veux qu’ils portent la croix du mal qu’ils ont généré, afin dans sentir le poids. Les maîtres du monde ont l’argent, dominent l’économie, maîtrisent les âmes et jouent avec nos nerfs.
Le bateau des illusions flotte sur un océan de scepticisme. Faudra-t-il reconstruire une arche de Noé ? Vivre sur un radeau de la Méduse ? Les hommes sont sur un navire voguant vers une destination inconnue. Dans la tempête, espérons qu’ils ne fassent pas naufrage, ils ont déjà chaviré si souvent, laissé tant de morts dans le sillage. Je redoute que les vagues ne les ramènent en poussière d’écume sur les rebords du monde, en un raz de marée difficile à contenir. Il est là, ne le laissons pas s’échapper par notre inertie permanente. Ne le cassons pas. Ne l’oublions pas. Ravivons et transmettons la flamme d’où jaillit ce bonheur ».
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